L’aventure entrepreneuriale attire de plus en plus de femmes, mais continue de faire face aux préjugés. À l’occasion de la journée internationale des droits de la femme, My Creo Academy, association accompagnant les créateurs d’entreprises, a organisé une table ronde autour des défis à relever en tant que femme entrepreneure.
« Seulement 6 femmes dirigent des entreprises du CAC 40 en 2024 ». En commençant par ce chiffre fort, Suat Durcu, l’animateur de la table ronde organisée par My Creo Academy, une association accompagnant les entrepreneurs issus de quartiers populaires, annonce d’entrée la couleur.
À deux jours de la journée internationale des droits de la femme, célébrée le 8 mars 2025, l’association a attiré une quarantaine de personnes au restaurant Break à Paris. Trois intervenantes travaillant au quotidien avec des créatrices d’entreprises étaient conviées pour échanger sur les obstacles de l’entrepreneuriat féminin.
Selon une étude de l’Insee publiée en 2024, 43 % des entreprises individuelles ont été créées par des femmes. Un taux en hausse, puisqu’en 2012, elles représentaient 39 % des créations d’entreprises. Malgré cette tendance positive, l’entrepreneuriat féminin continue de subir des disparités, issues de préjugés profondément ancrés dans nos sociétés.
Un accès au financement inégal
Pierre angulaire de tout projet entrepreneurial, le financement est le principal aspect où les inégalités de genre sont les plus flagrantes. « Les femmes ont deux fois moins de chance d’être financées que les hommes », affirme Amy Goodfellow, cheffe de projets animations du réseau et des communautés de la Fédération Les Premières, un incubateur accompagnant les entrepreneures. Selon des études du collectif SISTA, seuls 11 % des fonds levés en capital-risque étaient dirigés vers des entreprises portées par des femmes en 2022. L’écart se creuse encore plus en fonction du secteur d’activité, puisque seulement 2,6 % des investissements en capital-risque en France sont alloués aux startups fondées par des femmes en 2019. Cette différence d’accès au financement est le résultat de biais cognitifs, sous-estimant ainsi les capacités des femmes à entreprendre des projets viables. À l’inverse, les hommes sont associés à la réussite et à la prise de risque. Pourtant, selon une étude de l’ONU, les entreprises dirigées par des femmes dans le monde génèrent en moyenne 20 % de retour sur investissement en plus que celles dirigées par des hommes.
Les femmes sont aussi influencées par leurs propres biais, les faisant douter de leur potentiel, face aux banques et aux investisseurs. Pour casser ces croyances limitantes, le réseau Les Premières aide les futures cheffes d’entreprises à monter des dossiers de financement ambitieux avec un storytelling adapté. « Ce n’est pas que les femmes minimisent leurs projets, mais elles ont une manière différente de présenter leurs idées, qui peuvent être vues comme moins solides par les parties en face. On les aide à présenter leurs dossiers d’une manière qui rentrent dans les normes ». Le réseau Les Premières coache également les candidates pour qu’elles aient confiance en elles. « On remarque souvent que les bénéficiaires présentent leur projet en utilisant des termes comme « petite » idée. On leur dit de ne pas voir petit, et de voir en grand, car elles en sont capables », insiste Amy Goodfellow.
Pour mettre toutes les chances de leur côté, le réseau Les Premières conseille aux futures cheffes d’entreprises de garder leur capital propre avant de demander un financement. « Plus vous aurez de fonds, et plus vous aurez de chance d’obtenir un crédit ».
Face aux refus des banques classiques, des alternatives de financement existent. « Les femmes peuvent se tourner vers des micro-crédits et des structures favorisant l’entrepreneuriat féminin, comme SISTA ou Femmes Business Angels pour les levées de fonds », précise Elisabeth Camara, conseillère en création d’entreprise chez France Travail.
Si les évolutions restent timides, des dispositifs sont mis en place ces dernières années pour aider les créatrices d’entreprises. Sur le plan national, Garantie Égalité Femme, portée par France Active, a pour but de faciliter l’accès au crédit bancaire des entrepreneures inscrites sur les listes des demandeurs d’emploi ou en situation précaire, au moment de la création ou de la reprise d’entreprise. Dans le privé, certains réseaux de financement forment leurs salariés pour un écosystème plus inclusif.

Rémunération et syndrome d’imposteur
Les femmes sont les premières à être influencées par leurs propres biais. Autour de la table ronde, tous les intervenants sont unanimes : les entrepreneures ont tendance à sous-estimer la valeur de leur prestation. « Lors des rendez-vous pour définir le business plan, on observe que certaines bénéficiaires travaillent à perte. Elles ont du mal à facturer leurs services », soulève Suat Durcu de My Creo Academy. Une conséquence du syndrome d’imposteur, qui touche les femmes plus que les hommes. Selon une étude du Comité économique, social et environnemental (CESE) de 2020, 58% des femmes entrepreneures manquent de confiance et 53% se sentent illégitimes, ce qui peut engendrer une forme d’autocensure.
Ainsi, même si l’entrepreneuriat féminin se développe, la situation des entrepreneures ne s’améliore pas pour autant. « Elles préfèrent sacrifier leur salaire au service de leur entreprise, quitte à être dans la précarité », relève Mariam Sissoko, fondatrice du réseau Puissance de femmes. Selon une étude du réseau de business féminin Bouge ta boîte, 67% des entrepreneures gagnent moins que le SMIC. Cette précarité subie et parfois, auto-infligée, aggrave la charge mentale de ces femmes, déjà bien élevée.
Une lourde charge mentale
Au-delà de l’aspect financier, les cheffes d’entreprise subissent une double charge mentale : gérer leur vie familiale et entrepreneuriale. Mariam Sissoko le constate au quotidien auprès de ses bénéficiaires : « Dans 98% des cas, en off, elles sont en burn-out ».
Entre les différentes injonctions de la société pour être une femme parfaite et les nombreuses attentes liées à leur rôle de mère et de compagne, les entrepreneures se mettent beaucoup de pression pour mener à bien toutes leurs activités. Un défi à relever qui, pour plus de la moitié des femmes interrogées en 2023 par Taskrabbit, plateforme américaine d’échange de services, considèrent que la charge mentale familiale est le frein principal à toute création d’entreprise.
« Elles sont tellement engagées vis-à-vis de leurs bénéficiaires qu’elles ne se permettent pas de lâcher prise », explique Mariam Sissoko. « Malgré toutes les complications, il y a une forme de résilience qui cache des états dépressifs. Elles s’oublient », poursuit l’intervenante.
Chez France Travail, Elisabeth Camara remarque aussi cette pression auprès des entrepreneures qu’elle accompagne. « Lors d’un atelier récent avec le psychologue de notre agence, nous avons fait passer un outil pour évaluer les signes de la dépression et d’anxiété. J’ai été ’surprise des résultats qui révélaient un taux d’anxiété très élevé auprès des femmes. Elles sont déjà entrepreneures, mais l’aspect familial prime beaucoup ».
Pour aider ses bénéficiaires, France Travail a mis en place des ateliers pour apprendre à jongler entre la vie professionnelle et la vie personnelle. « Elles sont mises en relation avec un psychologue de France Travail. A chaque étape de la création d’entreprise, elles sont accompagnées. Ensuite, on les oriente vers des structures adaptées », précise Elisabeth Camara.
À l’issue de ce sujet sur la charge mentale, chaque intervenante a partagé ses conseils pour alléger sa charge mentale. Le plus important est de se prioriser parmi toutes les attentes. « Il faut d’abord s’aimer pour pouvoir aider les autres », insiste la conseillère de France Travail.
Et pour y parvenir, Mariam Sissoko, elle-même entrepreneure, préconise de « lâcher prise et prendre du temps pour soi. Mais surtout accepter l’aide extérieure. Parfois on a du mal à croire qu’on peut être légitime d’être écoutée par des professionnels, comme des psychologues. Ce sentiment est d’autant plus prégnant dans les communautés racisées où l’éducation est de prendre sur soi et de continuer malgré tout. Donc, on a pas forcément le réflexe d’aller voir des professionnels quand notre moral est au plus bas ».


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